Visiter Buenos Aires ne ressemble à aucune autre visite : on ne la découvre pas, on la fréquente. Les premiers jours, La capitale Argentine déçoit un peu : trop grande, trop plate, trop bruyante, sans le monument qui permettrait de dire « ça y est, j’y suis ». On cherche le cœur de la ville et l’on tombe sur un carrefour à sept branches où personne ne s’arrête.
Puis quelque chose se déplace. On prend l’habitude d’un café, d’un banc, d’une ligne de bus, et l’on s’aperçoit qu’on ne visite plus. On s’est mis à vivre au rythme de la ville, qui dîne à dix heures et n’a jamais promis de vous faire de la place.
Le matin, un cortado
Le premier plaisir de Buenos Aires tient à peu de chose. Le serveur pose sur la table un cortado et, à côté, un petit verre d’eau gazeuse que personne n’a commandé. On boit l’eau d’abord, puis ce café espresso « coupé » d’une larme de lait chaud. Personne ne vous a expliqué l’ordre, mais j’ai cru comprendre que faire l’inverse n’est pas particulièrement bien vu.
Il y a aussi les medialunas, qui sont de deux sortes. Celles « de beurre » sont sucrées, brillantes, presque des gâteaux. Celles « de graisse » sont plus sèches et un peu salées. On prétend choisir selon l’humeur, mais on finit toujours par en prendre une de chaque, et par se dire que c’était prévisible.
À la table voisine, un homme lit son journal. Il ne le lit pas vraiment : il le tient, comme on tient une contenance. Il est neuf heures et il a devant lui toute la matinée, qu’il compte bien occuper à ne rien faire.
Buenos Aires : une ville qui ne cherche pas à plaire
J’ai mis trois jours à comprendre que Buenos Aires ne cherche pas à plaire. Du moins, pas aux visiteurs comme moi. C’est ce qui la distingue de Rome ou de Lisbonne, qui posent pour les photographes. Ici, la ville vit sa vie, et vous êtes admis à la regarder si vous ne gênez pas.
Elle est immense et plate. Le damier colonial s’étend dans tous les sens, coupé de diagonales, de parcs et de places, et rien n’y arrête l’œil. On marche des heures sans que le paysage change vraiment, et pourtant chaque pâté de maisons a son caractère. Un immeuble français de 1910 côtoie une façade des années soixante, elle-même collée à un petit théâtre aux rideaux tirés. Personne ici n’a jamais voulu ranger la ville.
Il faut ensuite traverser l’avenue du 9 Juillet. On la présente comme l’une des plus larges du monde. Je constate seulement qu’elle dépasse la centaine de mètres et qu’on la traverse en deux ou trois fois, avec un feu piéton qui n’est jamais sûr de vous laisser assez de temps. Au milieu, l’Obélisque se dresse comme un stylo planté dans la page. Il date de 1936. Les Porteños lui donnent rendez-vous, l’insultent parfois, et lui font fête quand leur équipe gagne.
Prendre le colectivo à Buenos Aires
Pour comprendre une ville, je prends ses autobus. On ne « prend »pas Les colectivos de Buenos Aires on les « rattrapent ». On lève la main au dernier moment, le chauffeur ralentit à peine, on saute, on paie ( avec la carte SUBE) , et l’on est déjà projeté vers le fond du véhicule par un freinage que personne n’avait annoncé.
Les gens ne parlent pas beaucoup dans le colectivo. Ils se cramponnent, calmes, avec l’air de ceux qui ont fait ça toute leur vie. Une vieille dame me tend son siège sans un mot quand je manque de tomber. Je crois qu’elle s’est dit que j’allais abîmer le trajet.
Il existait une tradition de décoration peinte à la main, le fileteado, faite de volutes et de lettres dorées, qui ornait les bus comme les enseignes. Elle survit surtout dans certains ateliers, sur des plaques et des façades. Je n’en ai vu que quelques traces sur les véhicules. Les bus, eux, ont perdu leurs ornements, et leur vitesse est restée la même.
San Telmo le dimanche : marché et brocantes

Le dimanche, San Telmo se remplit. Les pavés disparaissent sous les étals de brocanteurs, et l’on trouve de tout : siphons d’eau gazeuse, vieux téléphones, cartes postales d’un pays qui n’existe plus. Un vendeur me montre une théière cabossée avec la même solennité que s’il présentait une relique.
Sur une place, un couple danse le tango pour les passants. Le mot « spectacle » est presque trop fort. Ils dansent à moitié pour l’argent, à moitié pour eux, et cette moitié-là est la plus belle. Un chapeau posé par terre recueille quelques billets. Personne n’applaudit trop fort, comme si on craignait de les déranger.
Où danser le tango à Buenos Aires : la milonga de quartier
Il faut d’abord se débarrasser de l’image : la rose entre les dents, la fente de la robe, le regard de tueur. Elle existe, dans des salles où l’on dîne pour un prix qui donne à réfléchir. Mais ce n’est pas là que la ville danse.
Le rituel de la milonga : cabeceo et tandas
Elle danse dans des salles de quartier, parfois au premier étage d’un club de sport, avec un parquet fatigué, des chaises alignées contre les murs et un néon qui ne flatte personne. Les danseurs de tango arrivent avec leurs chaussures dans un sac en plastique et les changent à leur table, comme on enfile des pantoufles. Il y a des retraités, des étudiants, un homme en costume qui sort visiblement du bureau. Personne ne regarde personne, en apparence.
Puis la musique démarre, et l’on comprend que tout se joue avant. Les hommes et les femmes se cherchent du regard d’un bout à l’autre de la salle. Un léger mouvement du menton, une réponse tout aussi discrète, et l’invitation est faite sans un mot. C’est le cabeceo. Le refus se fait sans mot non plus : on regarde ailleurs, et personne n’a été humilié. J’ai vu un homme attendre vingt minutes une danse qui n’est pas venue. Il a bu son verre, il a souri, et il est resté jusqu’à la fin.
Les danses vont par séries de trois à quatre morceaux, les tandas, séparées par quelques secondes d’une musique sans rapport, la cortina. C’est le signal pour quitter sa partenaire, la remercier et regagner sa place. Ce rituel paraît froid, alors qu’il protège tout le monde : on n’est pas tenu de danser toute la soirée avec quelqu’un dont on a compris à la deuxième mesure que ça ne marcherait pas.
La musique : bandonéon, Gardel et Piazzolla
La musique, elle, est d’une mélancolie qui ne s’excuse pas. Le bandonéon, un instrument allemand conçu à l’origine pour les églises, a fini par devenir la voix de ce pays. Il souffle, il traîne, il s’arrête juste avant la phrase qu’on attendait. On dit que le tango est né dans les quartiers portuaires du Río de la Plata, chez des immigrés qui n’avaient pas grand-chose d’autre à partager. Les historiens ne s’accordent pas sur les détails, et je ne me risquerai pas à trancher.
Carlos Gardel, lui, n’a pas ce problème : tout le monde ici l’a adopté. Il est mort en 1935 dans un accident d’avion à Medellín, et il continue de chanter dans les taxis. Sa naissance fait l’objet d’une querelle entre la France et l’Uruguay, ce qui n’a pas l’air de gêner les Porteños (habitants de la ville), pour qui il est de Buenos Aires, point. Quant à Astor Piazzolla, il a fait du tango une musique d’écoute, ce que certains danseurs ne lui ont pas entièrement pardonné.

L’UNESCO a inscrit le tango au patrimoine culturel immatériel en 2009, avec l’Uruguay. La distinction est juste, mais elle ne dit rien de l’essentiel. Le tango ne se conserve pas comme un objet. Il se danse un mardi soir, dans une salle mal éclairée, avec quelqu’un qu’on ne reverra peut-être pas, et c’est très bien ainsi.
Buenos Aires, ville de livres : Ateneo Grand Splendid et rue Corrientes
Il y a à Recoleta, avenue Santa Fe, une librairie installée dans un ancien théâtre, l’Ateneo Grand Splendid, ouvert en 1919. Les rayons montent le long des balcons, les fresques du plafond sont encore là, et l’ancienne scène est devenue un café. On peut critiquer le lieu, car il est très photographié et parfois bondé. Pourtant, un pays qui transforme une salle de spectacle en librairie, et non l’inverse, dit quelque chose de lui-même.
Buenos Aires est une ville qui lit, ou du moins qui se voit lire. Les librairies de la rue Corrientes restent ouvertes tard. Borges, Cortázar et Sábato y sont des voisins plus que des monuments. Je n’ai pas de chiffres fiables pour comparer avec d’autres capitales, alors je m’en tiendrai à ceci : les gens y parlent de livres comme ailleurs on parle de football, et ils parlent aussi de football, très fort.
On dit encore que la ville compte parmi les plus grandes densités de psychanalystes au monde. Elle s’accorde avec ce que l’on observe dans les cafés : des conversations longues, souvent sur soi, presque toujours avec ironie.
Le cimetière de la Recoleta et la tombe d’Eva Perón
Le cimetière de la Recoleta est une petite ville de pierre dans la grande. Les mausolées s’alignent le long d’allées à angle droit, avec leurs portes de fer, leurs vitraux, leurs marbres fendus, et parfois des chats qui dorment au soleil comme des gardiens. On entre pour voir la tombe d’Eva Perón, dans le caveau de la famille Duarte, et l’on y trouve toujours quelques fleurs fraîches. Mais on reste pour le reste.
Les familles riches du XIXe siècle ont voulu s’y loger comme dans un quartier. Chaque caveau est une petite maison, avec sa façade, son style, son ambition. Le cimetière ressemble à la ville des vivants, en plus silencieux, et l’on comprend que les Argentins aient toujours eu un rapport particulier à la mémoire. Ils ne laissent pas les morts tranquilles, et les morts ne s’en plaignent pas.
Le Río de la Plata et la réserve de la Costanera Sur
Il faut finir du côté de l’eau. Le Río de la Plata n’est pas beau, du moins pas au sens des cartes postales. Il est brun, large, et la rive d’en face est invisible. Il ressemble à une mer sans en avoir les manières. On le regarde comme on regarde quelqu’un qui ne dira rien.
À la Costanera Sur, une réserve écologique s’étend sur d’anciens terrains gagnés sur l’eau. On y marche entre les roseaux, avec les tours du centre en toile de fond, et l’on entend des oiseaux au bout d’une ville de plusieurs millions d’habitants. La vue est étrange. Elle dit que Buenos Aires s’est toujours construite contre son fleuve, sans jamais vraiment lui tourner le dos.
Dîner à Buenos Aires : horaires et habitudes
Le soir, tout est décalé. On dîne à vingt-deux heures, un peu comme en Espagne, parfois plus tard, et les restaurants qui ouvrent à vingt heures sont vides et un peu honteux. Les familles arrivent avec les enfants, les grands-parents, un cousin, et la table s’agrandit à mesure que l’on parle. Le steak est bon, la conversation est meilleure, et personne ne regarde sa montre, sauf le touriste qui a un train le lendemain.
En sortant, il est presque minuit. La rue est pleine. Des gens passent avec un mate sous le bras, un thermos dans l’autre main, comme si la journée commençait. Je me suis assis sur un banc. Personne ne m’a demandé ce que je faisais là.
Buenos Aires n’est pas une ville à visiter comme les autres. Elle se rend à celui qui accepte de perdre une matinée dans un café, de rater un bus, de marcher trop loin et de dîner trop tard. On y arrive difficilement, et l’on en repart de même.





