Chaque photo oubliée dans le cloud, chaque e-mail jamais ouvert, chaque application abandonnée consomme de l’énergie. Silencieusement. Invisiblement. Or, le numérique représente déjà entre 2 et 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, soit autant que le transport aérien. Pour lutter contre cette pollution que personne ne voit, un événement mondial mobilise chaque année des centaines de milliers de volontaires : le Digital Cleanup Day, la Journée du nettoyage numérique. Sa prochaine édition se tient du 16 au 21 mars 2026. Voici ce qu’il faut savoir.
Un événement né d’un confinement et d’une bonne idée
Tout commence le 22 avril 2020, en pleine pandémie de COVID-19. Ce jour-là, la planète célèbre le 50e anniversaire du Jour de la Terre, mais les opérations de ramassage de déchets dans la nature sont impossibles. L’organisation estonienne Let’s Do It World (LDIW), déjà à l’origine du World Cleanup Day, décide alors d’adapter son concept au monde virtuel. L’idée est simple : si l’on ne peut pas nettoyer les rues, nettoyons nos disques durs.
Le mouvement puise ses racines dans « Teeme ära », une initiative citoyenne estonienne lancée en 2008 qui avait réuni 50 000 volontaires pour ramasser les déchets du pays en une seule journée. Transposée au numérique, la logique reste la même : une action collective, simple, à la portée de tous, capable de produire un impact mesurable. Comme l’a résumé Heidi Solba, présidente de LDIW : cette démarche a permis de rendre visible « l’empreinte numérique polluante » de chacun.
Six ans de croissance et des chiffres qui parlent
Depuis ce premier événement improvisé, le Digital Cleanup Day a pris une ampleur considérable. En 2022, la date est fixée au troisième samedi de mars, transformant l’opération en rendez-vous annuel. En 2021, le programme obtient le statut de partenaire accrédité du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), un label qui ancre la démarche dans le paysage institutionnel de la durabilité.
Les résultats cumulés donnent le vertige. Voici l’évolution en quelques repères clés :
| Édition | Participants | Pays impliqués | Données supprimées | CO₂ évité (estimation annuelle) |
|---|---|---|---|---|
| 2020 (lancement) | — | — | — | — |
| 2023 | ~400 000 | 108 | ~7 millions Go | ~1 700 tonnes |
| 2024 | 315 097 | — | — | — |
| 2025 | 541 800 | 61 | 2,3 millions Go | 575 tonnes |
| Cumul total | 1 726 479 | 175 | > 16,8 millions Go | ~4 200 tonnes |
En 2025, l’Ukraine, la Belgique, l’Inde, le Brésil et le Japon ont figuré parmi les pays les plus mobilisés. L’entreprise française SIRFULL a fait sensation en supprimant à elle seule près de 996 000 Go de données, selon les résultats officiels publiés par World Cleanup Day. Au total, 32 % des États membres de l’ONU étaient représentés cette année-là.
Pourquoi nos données polluent (même quand on n’y pense pas)

On a tendance à croire que le numérique est immatériel. C’est une illusion. Chaque fichier stocké dans le cloud repose sur un serveur physique, installé dans un centre de données (data center) qui consomme de l’électricité 24 heures sur 24 pour fonctionner et se refroidir.
D’après l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la consommation électrique mondiale des centres de données pourrait plus que doubler d’ici 2030, portée par l’essor de l’intelligence artificielle, du cloud et du streaming. En France, selon l’ADEME, le numérique pèse déjà 4,4 % de l’empreinte carbone nationale, et les centres de données représentent à eux seuls 46 % de cette empreinte.
Un ordre de grandeur pour mieux comprendre : stocker 4 Go de données sur un serveur pendant un an consomme environ 2 kWh d’énergie et produit environ 1 kg de CO₂. Cela paraît dérisoire à l’échelle individuelle. Mais multipliez ce chiffre par des milliards d’utilisateurs, et l’impact devient colossal. Ces vieux e-mails que vous ne relirez jamais, ces doublons de photos accumulés depuis des années, ces comptes abandonnés sur des plateformes oubliées — tout cela a un coût énergétique réel.
Que fait-on concrètement lors du Digital Cleanup Day ?

Pas besoin de compétences techniques. Le principe repose sur des gestes accessibles à tous, organisés autour de quatre grandes actions :
- Trier ses e-mails : archiver ou supprimer les anciens messages, se désabonner des newsletters inutiles et mettre en place des filtres pour éviter l’accumulation future. Traiter ses courriels par lots est l’une des méthodes les plus efficaces pour gagner du temps et libérer de l’espace.
- Nettoyer ses fichiers : supprimer les doublons, vider les corbeilles, organiser ses dossiers avec une arborescence claire. L’accent est mis sur les fichiers dits « ROT » — redondants, obsolètes et transitoires — qui occupent de l’espace sans aucune utilité.
- Auditer ses comptes en ligne : identifier les comptes inutilisés, les désactiver ou les supprimer. Cela réduit le désordre, mais renforce aussi la sécurité en diminuant les portes d’entrée potentielles pour les cyberattaques.
- Faire le ménage sur les réseaux sociaux : se désabonner des comptes qui n’apportent plus rien, supprimer les anciennes publications, rendre ses profils privés. Une cure numérique, en somme, pour se recentrer sur les interactions qui comptent.
Au-delà des gestes individuels, des événements collectifs amplifient la dynamique. Entreprises, écoles et associations organisent des webinaires, des ateliers pédagogiques et des défis internes. Les participants partagent leurs résultats sur les réseaux sociaux avec le hashtag #DigitalCleanupDay, et des partenariats avec des plateformes comme TikTok ciblent spécifiquement la sensibilisation des jeunes.
Des bénéfices qui vont bien au-delà de l’écologie

Un coup de pouce pour la cybersécurité
Supprimer les applications obsolètes et mettre à jour ses logiciels, c’est aussi fermer des failles de sécurité. De nombreuses cyberattaques exploitent précisément des programmes non mis à jour ou des comptes inactifs. Le nettoyage numérique régulier devient ainsi une mesure d’hygiène informatique, aussi élémentaire que de changer un mot de passe.
Des économies financières mesurables
Pour les organisations, purger les fichiers inutiles signifie moins de stockage à payer, des systèmes plus rapides et des collaborateurs qui perdent moins de temps à chercher des documents. Ces heures récupérées se transforment, sur la durée, en gains de productivité significatifs.
Un effet apaisant sur le mental
Un bureau numérique encombré produit les mêmes effets qu’un bureau physique en désordre : du stress, de la dispersion, une concentration fragmentée. Des études suggèrent que des habitudes organisationnelles régulières peuvent améliorer les capacités de prise de décision jusqu’à 40 %. Le Digital Cleanup Day positionne d’ailleurs le tri numérique comme une pratique quasi méditative — un rituel collectif qui procure un sentiment de contrôle et de soulagement.
Plus de 105 pays organisent leurs propres programmes
Le mouvement ne se limite pas à un événement centralisé. En 2023, plus de 105 pays avaient lancé des initiatives indépendantes, adaptées à leurs contextes culturels et réglementaires. Certaines s’inscrivent dans des stratégies nationales plus larges de réduction des déchets électroniques. D’autres mobilisent le secteur privé, les ONG et les gouvernements autour d’objectifs communs.
Parmi les ressources mises à disposition des participants, on trouve des guides pratiques sur le site officiel du Digital Cleanup Day, des kits d’animation pour les entreprises et des ateliers éducatifs conçus pour les écoles. Des organisations de référence comme le PNUE, l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) et l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) fournissent également des ressources complémentaires sur le recyclage des déchets électroniques et la responsabilité numérique.
Les limites d’une journée face à un problème permanent
Faut-il pour autant tout miser sur un événement annuel ? Pas vraiment. Et les critiques ne manquent pas. Le volume de données créé chaque jour par les entreprises technologiques dépasse largement ce que les individus peuvent supprimer en une seule journée. Certains chercheurs pointent un effet rebond : après l’effort ponctuel, beaucoup de participants reprennent leurs anciennes habitudes, et les données s’accumulent à nouveau.
L’enjeu, désormais, est de transformer un geste symbolique en réflexe durable. Comme le résumait Heidi Solba après l’édition 2025 : « La sensibilisation numérique s’approfondit. Nous passons de gestes symboliques à un impact réel. » Des voix s’élèvent pour demander des études longitudinales capables de mesurer si ces initiatives modifient véritablement les comportements sur le long terme. Le Digital Cleanup Day lui-même reconnaît que le prochain défi consiste à convertir la prise de conscience en habitude.
Prochaine édition : du 16 au 21 mars 2026
La septième édition du Digital Cleanup Day se tiendra du 16 au 21 mars 2026, avec le samedi 21 mars comme journée phare. Quatre types d’actions seront proposés : nettoyage de données, réemploi de matériel, recyclage et sensibilisation. Particuliers, entreprises, collectivités et établissements scolaires peuvent s’inscrire gratuitement sur le site officiel pour organiser leur propre opération.
Alors, combien de gigaoctets inutiles dormez-vous en ce moment dans votre boîte mail, votre Google Drive ou votre pellicule photo ? Peut-être que le meilleur geste écologique de votre semaine ne prendra que dix minutes.







